Dewitte

Jacques DEWITTE. Le pouvoir de la langue et la liberté de l’esprit. |

INTRODUCTION: La visée totalitaire.
Etude de la nature du langage et de la parole au travers de la spécificité du langage totalitaire.

Un pouvoir magique.
Analogie de celui qui parle ou écrit avec l’apprenti sorcier: utilise un processus qui lui échappe. Pouvoir magique qui hante les mots (cf. l’étymologie’vocare ‘ qui signifie ‘évoquer’). D’où vient ce pouvoir magique des mots? Observation d’une première caractéristique du langage: pouvoir ontologique de partage entre ce qui est doué de sens et ce qui ne l’est pas dans une langue donnée, ce qui est pertinent ou non, et l’écart de certains vocables revient à faire comme s’ils n’existaient pas (cf. l’euphémisme >> en proférant un mot, on fait existerla chose que l’on nomme et en ne la nommant pas on la relègue dans l’inexistence). Pouvoir d’être et de néant du langage. « Si la chose tue est comme tuée, c’est bien la preuve que dire, c’est quasiment faire naître. »
Ex de la langue totalitaire qui fait naître des réalités par le langage et en fait disparaître d’autres. Le langage crée un monde par le partage entre l’être et le non-être.Cependant il n’y a pourtant pas identité entre langage, logos et être. Il existe bien une réalité extérieure au langage et auquel il se rapporte par la parole. Il y a un Autre du langage qui se manifeste dans une langue lorsqu’elle se fait discours, parole et dire. On entrevoit dès lors un caractère double du langage, tiraillé entre sa capacité créatrice et le fait qu’il soit en même temps le véhiculede quelque chose d’extérieur, qui le précède et le dépasse (? dimension référentielle et relationnelle) Le langage n’est ni tout à fait référentiel, ni tout à fait autonome.

Entre deux chaises.
Le langage fait soit advenir une réalité nouvelle, soit transforme une réalité antérieure, il est davantage que le simple enregistrement d’une donnée préalable. Pourtant il n’est pas non plus uneréalité close sur elle-même puisqu’il sort de lui-même en faisant apparaître quelque chose de réel. Cependant, le réel auquel le langage se réfère n’est pas non plus une réalité positive préexistante (l’Autre du langage n’est pas une chose toute faite n’attendant plus qu’une parole pour être dite). Même dans l’exercice le plus neutre du langage apparaît une certaine catégorisation et une amorced’interprétation. Le langage est alors mise en relation, il possède, autrement dit, une « structure relationnelle » (cf. Benveniste) mais cette relation est comprise comme tension puisque le langage est tendu vers quelque chose qu’il ne maîtrise pas entièrement et qu’il contribue, par sa médiation, à faire advenir. Distance féconde entre le logos humain et la présence sensible du monde (l’expérienceintérieure).
Alors, considérant son pouvoir créateur, il devient impossible de réduire le langage à un simple outil de communication. Il fait advenir, fait être ce qu’il nomme, ne les désigne pas simplement. Il ne reproduit pas simplement la réalité mais la produit jusqu’à un certain point. Cependant, il y a bien altérité, le langage ne se réduit pas à un jeu de renvois internes. On peut parler de« référentialité dédoublée » (cf. Paul Ricoeur dans la Métaphore Vive) ? référence à quelque chose à quoi seul le langage a pu donner accès. La vocation du langage n’est pas « de résonner dans le vide mais de faire vibrer quelque aspect privilégié ou inaperçu de l’expérience. » Ex d’une cathédrale (reflète un sentiment collectif d’une communauté et le fait advenir à la fois). Le langage est uneREPRESENTATION CONSTITUTIVE. De même en religion, l’expérience appelle certaines formes extérieures à elle-même pour advenir (mythe, liturgie, prière, dogme…) C’est dans cette double nature, dans ce risque permanent de fêlure que se loge la menace totalitaire (anéantissement de l’une ou l’autre dimension du langage).
Cette déchirure interne au langage peut être dépassée dans la mesure où…