Ames

LES ÂMES DU
PURGATOIRE
PROSPER
MÉRIMÉE
Cicéron dit quelque part, c’est, je crois, dans son traité De la nature
des dieux, qu’il y a eu plusieurs Jupiters, – un Jupiter en Crète, – un autre à
Olympie, – un autre ailleurs; – si bien qu’il n’y a pas une ville de Grèce un
peu célèbre qui n’ait eu son Jupiter à elle. De tous ces Jupiters on en a fait
un seul à qui l’on a attribué toutes lesaventures de chacun de ses
homonymes. C’est ce qui explique la prodigieuse quantité de bonnes
fortunes qu’on prête à ce dieu.
La même confusion est arrivée à l’égard de don Juan, personnage qui
approche de bien près de la célébrité de Jupiter. Séville seule a possédé
plusieurs don Juans; mainte autre ville cite le sien. Chacun avait autrefois
sa légende séparée. Avec le temps, toutes se sontfondues en une seule.
Pourtant, en y regardant de près, il est facile de faire la part de chacun,
ou du moins de distinguer deux de ces héros, savoir : don Juan Tenorio,
qui, comme chacun sait, a été emporté par une statue de pierre ; et don
Juan de Marafia, dont la fin a été toute différente.
On conte de la même manière la vie de l’un et de l’autre : le dénouement
seul les distingue. Il y ena pour tous les goûts, comme dans les pièces de
Ducis, qui finissent bien ou mal, suivant la sensibilité des lecteurs.
Quant à la vérité de cette histoire ou de ces deux histoires, elle est
incontestable, et on offenserait grandement le patriotisme provincial des
Sévillans si l’on révoquait en doute l’existence de ces garnements qui ont
rendu suspecte la généalogie de leurs plus noblesfamilles. On montre aux
étrangers la maison de don Juan Tenorio, et tout homme, ami des arts, n’a
pu passer à Séville sans visiter l’église de la Charité. Il y aura vu le
tombeau du chevalier de Marafia avec cette inscription dictée par son
humilité, ou si l’on veut par son orgueil : Aqui yace el peor hombre que fué
en el mundo. Le moyen de douter après cela? Il est vrai qu’après vous
avoirconduit à ces deux monuments, votre cicerone vous racontera
encore comment don Juan (on ne sait lequel) fit des propositions étranges
à la Giralda, cette figure de bronze qui surmonte la tour moresque de la
cathédrale, et comment la Giralda les accepta; – comment don Juan, se
promenant, chaud de vin, sur la rive gauche du Guadalquivil, demanda du
feu à un homme qui passait sur la rive droite enfumant un cigare, et
comment le bras du fumeur (qui n’était autre que le diable en personne)
s’allongea tant et tant qu’il traversa le fleuve et vint présenter son cigare
à don Juan, lequel alluma le sien sans sourciller et sans profiter de
l’avertissement tant il était endurci…
J’ai tâché de faire à chaque don Juan la part qui lui revient dans leur fonds
commun de méchancetés et de crime.Faute de meilleure méthode, je me
suis appliqué à ne conter de don Juan de Marafia, mon héros, que des
aventures qui n’appartinssent pas par droit de prescription à don Juan de
Tenorio, si connu parmi nous par les chefs-d’oeuvre de Molière et de
Mozart.
Le comte don Carlos de Marafia était l’un des seigneurs les plus riches et
les plus considérés qu’il y eût à Séville.
Sa naissance étaitillustre, et, dans la guerre contre les Morisques
révoltés, il avait prouvé qu’il n’avait pas dégénéré du courage de ses aïeux.
Après la soumission des Alpuxarres, il revint à Séville avec une balafre sur
le front et un grand nombre d’enfants pris sur les infidèles, qu’il prit soin
de faire baptiser et qu’il vendit avantageusement dans des maisons
chrétiennes. Ses blessures, qui ne ledéfiguraient point, ne l’empêchèrent
pas de plaire à une demoiselle de bonne maison, qui lui donna la préférence
sur un grand nombre de prétendants à sa main. De ce mariage naquirent
d’abord plusieurs filles, dont les unes se marièrent par la suite, et les
autres entrèrent en religion. Don Carlos de Marafia se désespérait de
n’avoir pas d’héritier de son nom, lorsque la naissance d’un fils vint le…