Argumentation

Argumenter

Le texte que vous allez étudier est un extrait de Ce que je crois, d’Albert Memmi. Cet écrivain
d’expression française, né à Tunis en 1920, est l’auteur de romans et d’essais qui s’apparentent souvent
à des études sociologiques (La Dépendance, 1979 ; Le Racisme, 1982).

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Non, il nous faut admettre, en même temps, ces deux constats : le racisme est insoutenable, parn’importe
quel esprit, même médiocrement doué, et il y a en nous quelque chose qui, presque malgré nous, nous
pousse, sous une forme ou sous une autre, à le soutenir. C’est contradictoire, embarrassant et assez terrible.
Ce moteur inlassable, inusable, jusqu’ici en tout cas, j’ai proposé de l’appeler, d’un terme qu’il m’a fallu
forger : l’hétérophobie ou la peur agressive d’autrui. Ce malaise diffusdevant les autres, il est aussi difficile
d’en rendre compte que de l’amour d’autrui, avec lequel, heureusement, il coexiste. C’est un fait aussi
dense, aussi inesquivable, complémentaire, comme s’il n’y avait guère de zone neutre. Une jeune femme
essaye de me l’expliquer : « Tout homme me semble toujours prêt à porter atteinte à ma liberté, à mon
intégrité… sauf l’homme que j’aime, maisalors il ne me semble plus exactement un homme. » En somme
il cesse d’être un inconnu différent et dangereux. Pourtant cette force, cette inclination à accuser autrui, à
l’agresser, sous divers prétextes, nous la connaissons bien : nous en avons une très fréquente expérience,
même si son contenu est confus, plus émotionnel que raisonnable. En gros, chaque fois que nous nous
trouvons devant unindividu ou un groupe différent ou mal connu, nous en ressentons quelque malaise. Dans
une entreprise comme dans une armée ; même au sein d’un clergé ; ne parlons pas des artistes menés par
leur excessive sensibilité. Notre inquiétude peut nous pousser à adopter des attitudes de méfiance et même
de refus hostile. Lesquelles n’excluent pas, du reste, des sentiments ambivalents d’attente etd’espoir : on
le voit chez l’enfant, toujours prêt, à la fois, à prendre peur et à sourire (question classique : l’enfant est-il
raciste ? Évidemment non, il n’en possède pas l’argumentation, mais il est candidat à l’hétérophobie). On
le voit dans le tourisme, où l’inconnu nous fascine et nous inquiète. C’est pourquoi certains philosophes
ont pu affirmer que l’homme est un loup pour l’homme, etd’autres que l’homme est plein d’amour pour
l’homme : chaque partie a exprimé la moitié de la vérité.
Plus grave : cette réaction, à base de peur et de concurrence, ne relève pas seulement du délire : elle a une
fonction : elle fut et, en un sens, reste vitale pour l’espèce humaine. Pour survivre, l’homme a dû souvent
défendre son intégrité et ses biens et, à l’occasion, s’approprier ceux d’autrui,biens mobiliers et immobiliers,
aliments, matières premières, territoire, femmes, biens réels ou imaginaires, religieux, culturels et symboliques.
De sorte qu’il est à la fois agresseur et agressé, terrifiant et terrifié. Car, puisque chacun en fait autant, on
ne sait plus où commence ce cercle infernal de la défense et de l’agression. Cela fait partie de notre histoire
et de notre mémoirecollective ; et avons-nous vraiment changé depuis ?

Albert Memmi, Ce que je crois (1985)
Éditions Grasset & Fasquelle, 1985.

Après avoir lu le texte, répondez aux questions suivantes
_ En quoi le titre de l’œuvre indique-t-il que l’auteur se situe bien dans le champ de l’argumentation ?

_ Que croit-il précisément dans ce texte ? Quel vous paraît être le mot-clé, celui autour duquels’organisent
ses réflexions ? Par quel moyen est-il mis en évidence ?

_ Décomposez ce mot et donnez-en l’explication en fonction de son étymologie. Comment appelle-t-on
des mots forgés comme celui-ci par leur auteur ?

_ L’auteur cite une jeune femme : pourquoi ?

_ Le texte comporte-t-il des indices de présence du destinataire ?

_ Comment l’auteur s’y prend-il pour amener le lecteur à…